Je publie ici le projet de rapport moral, en fait plus une introduction à un débat d’orientation, qui sera débattu samedi à l’Assemblée générale de Démocratie & Spiritualité (Assemblée Générale 2025 – D&S – samedi 05 avril 2025). En invitant mes lecteurs à réagir s’ils le souhaitent.
Pour un humanisme radical
Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d’apocalypse jetant l’effroi des fins de monde.
Pierre Loti, Pêcheurs d’Islande
Pour la première fois dans l’histoire du monde, les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. Et pour être juste, il faut même dire : pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et du même mouvement et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d’un même mouvement qui est le même ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. Pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d’un seul mouvement et d’un même mouvement ont reculé sur la face de la terre. Et comme une immense ligne elles ont reculé sur toute la ligne. Et pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est seul en face de l’esprit.
Charles Péguy. L’argent
Depuis l’élection de Donald Trump, nous sommes sidérés par les événements qui agitent le monde, un peu comme nous l’étions il y a près d’un quart de siècle après l’attentat contre les Tours jumelles. Comment en est-on arrivé là ?
Au vu de ces événements qui agitent le monde, et dont nous avions déjà perçu les signes précurseurs, on pourrait considérer que nous avions raison avant les autres. Rappelons-nous « Les régimes collectivistes se sont effondrés ; les idéologies sont disqualifiées ; la mondialisation s’accélère de façon désordonnée et peut devenir anarchique ; l’économie de marché, devenue dominante, éprouve des difficultés croissantes à éviter les crises économiques ; les démocraties sont minées par l’exclusion sociale ; les individus, ayant perdu leurs repères collectifs, quêtent avec angoisse, valeurs et sens. ».
Mais on peut aussi se demander quelle part de responsabilité nous avons dans la situation actuelle. Bien sûr nous ne pouvions peut-être pas, il y a plus de trente ans, anticiper l’importance que prendrait la crise écologique comme menace existentielle pour l’humanité, et moins encore la transition numérique et son impact sur le « vivre ensemble ». Sur le premier sujet nous avons avancé en invitant nos sociétés à « dialoguer avec la Terre » et nous sommes en train d’investir le second autour des questions posées par l’intelligence artificielle.
Mais avons-nous vu venir la crise profonde de l’idée démocratique et de ses sources spirituelles ? Avons-nous suffisamment vu venir le retour de la guerre dans le règlement des tensions entre les Etats, les empires ou les peuples. Certes, depuis la fin de la dernière conflagration mondiale, il y a exactement 80 ans, elle n’avait pas disparu, loin s’en faut. Aujourd’hui l’enchaînement des actes terroristes et de la vengeance d’un côté, les ambitions impérialistes des puissances de l’autre, conduit à un risque de réactions en chaîne d’autant moins maîtrisé que l’embryon de structure démocratique internationale que constitue l’ONU est devenue totalement impuissante. Avons-nous vu suffisamment venir aussi la volonté des puissances d’argent à renier l’alliance avec les principes de la démocratie libérale comme elles l’avaient fait dans l’entre deux guerres pour soutenir fascismes et nazisme ?
Bien sûr nous ne sommes pas responsables de la situation actuelle. Mais pouvons-nous nous exonérer de notre part de responsabilité ?
On voudrait dans ce rapport moral 2025, et après une année consacrée à la réflexion sur la démocratie et sur la spiritualité, jeter un regard rétrospectif sur la façon dont nous avons cherché à répondre à la vocation que nous nous sommes donnée et inscrite dans l’esperluette (&), celle qui associe la démocratie et la spiritualité dans l’intitulé de notre association : « Si les organisations éprouvent de plus en plus de difficultés à maîtriser les problèmes rencontrés, ce n’est pas seulement parce que la société est plus complexe et parce que la vie collective a ses règles propres ; c’est aussi que ceux qui agissent dans les organisations n’ont pas suffisamment conscience de la nécessité de renouveler leur inspiration et de mobiliser tant les capacités démocratiques inutilisées que les ressources spirituelles latentes.».
On voudrait également en tirer les priorités, dans la perspective de notre Université d’été, pour dégager les voies d’ « un nouvel humanisme pour renouveler la démocratie ».
- La spiritualité, oui, mais quelle spiritualité ?
« Le retour de la religion a pris, ces dernières années, une dimension spectaculaire, parfois inquiétante. »
L’évolution du monde, notamment au cours des derniers mois, montre à l’envi à quel point les questions spirituelles, ou du moins les préoccupations éthiques qui en sont la traduction pratique, sont loin d’inspirer les sociétés et leurs dirigeants. Mais il y a là un paradoxe. En effet, depuis bien longtemps, le discours religieux n’avait pas été aussi présent dans les références des dirigeants et des mouvements d’opinion :
- L’islam pour les régimes théocratiques qui s’en réclament comme pour le djihadisme qui s’en revendique également.
- Le christianisme orthodoxe en Russie, et son soutien à Wladimir Poutine, évangélique aux Etats-Unis, et son soutien à Donald Trump, ou catholique réactionnaire chez nous avec le soutien de la télé Bolloré et d’une part croissante de la population catholique à l’extrême droite nationaliste et xénophobe.
- Le judaïsme orthodoxe avec son prolongement sioniste et son soutien à la politique expansionniste de Netanyahou et de l’extrême droite israélienne dans les territoires occupés.
- L’hindouisme dans l’Inde de Narendra Modi qui conduit à la mise en place d’une forme de fascisme nationaliste et identitaire.
- Le bouddhisme du moine Ashin Wirathu en Birmanie
- Sans oublier une forme d’athéisme mâtiné de confucianisme dans la Chine communiste.
Dans tous les cas, la religion, ou ce qui en tient lieu, est mise au service d’« identités meurtrières » instrumentalisée par les puissants. Peut-on pour autant exonérer les religions de ces dérives qui prennent naissance en leur sein et qui couvrent des évolutions perverses, délétères et mortifères, comme :
- L’obscurantisme et la négation de la science
- La violence justifiée par les lectures fondamentalistes des textes?
- Le mensonge, avec le développement des vérités alternatives
- Le complotisme avec l’idée que les désordres actuels sont le résultat de projets souterrains et concertés.
- Le retour de l’ordre moral face aux évolutions sociétales
- La dissimulation, comme on l’a vu pour l’Eglise catholique avec la crise de la pédophilie.
- Sans oublier le caractère le plus souvent non démocratique des institutions religieuses, qui inspire également les contestations de la démocratie.
Tout influencé par notre désir pour réhabiliter la spiritualité, de respecter les religions, toutes les religions, n’avons-nous pas un peu délaissé le terrain de leur critique, préférant parfois même critiquer une laïcité vécue comme antireligieuse ?
N’avons-nous pas un peu oublié un des chapitres essentiel et pourtant prophétique de notre Charte : « Pour que le spirituel puisse jouer ce rôle, il faut qu’il soit lui-même profondément ancré dans la démocratie et qu’il en accepte, définitivement et sans esprit de retour, les règles fondamentales : tolérance, respect de l’autre, laïcité, refus d’imposer la vérité par la force ou l’argument d’autorité, ce qui est loin d’être toujours le cas. Pour être admis et efficace, le spirituel doit être ouvert et défini de façon large : ce qui fait appel à l’intériorité de l’homme, lui fait refuser l’inhumain, l’invite à s’accomplir dans une recherche de transcendance et à donner du sens à son action, le met à l’écoute des autres et le porte à donner, échanger, recevoir… ».
Avons-nous également suffisamment tenu compte de l’évolution du paysage religieux de notre pays : aujourd’hui 56 % des français se déclarent sans religion. Peut-être sont-ils athées, agnostiques ou simplement indifférents ; on ne sait. En tous cas, leur besoin de spiritualité ne se retrouve pas dans les religions instituées, ce qui conduit à relativiser le fameux « retour du religieux ».
Pour autant nous avons avancé sur plusieurs terrains complémentaires qui correspondent aux deux premiers engagements de la charte.
D’abord en valorisant la dimension intérieure de la spiritualité, la spiritualité comme « expérience intérieure », et ce faisant en diminuant les adhérences avec la dimension institutionnelle des religions ; renouant en cela avec les grands courants mystiques dont les institutions religieuses se sont régulièrement méfiées, voire qu’elles ont combattus. Pour autant, il faudrait sans doute développer le partage en notre sein sur ces expériences d’intériorité, même si elles sont par essence, personnelles. C’est ce qui s’est fait dans les groupes “cheminement” dont ne subsiste qu’un seul. La question se pose : pourquoi ce type de partage ne s’est-il pas diffusé dans D&S? Comment (re)développer ce type de partage ?
Ensuite dans le cadre de notre travail inter convictionnel, qui est probablement le gêne le plus important dans les chromosomes de D&S :
- En travaillant sur les ressources spirituelles qui permettent de faire face aux défis du monde contemporain pour y trouver « Des raisons d’espérer », chantier qui s’est prolongé dans le partenariat avec le Forum 104.
- En développant une conception positive de la laïcité qui a conduit à un appel « Pour une laïcité de paix » en avril 2021 qui a rencontré un réel succès, et la publication de « Laïcité et spiritualité » sur laquelle nous devrions nous appuyer davantage. L’action “pour une laïcité de paix”, notamment, pourrait être relancée, en partenariat avec la Défenseure des droits.
- En essayant de trouver les mots pour dire la spiritualité et en la distinguant de ses connotations religieuses qui restent très fortes et qui nuisent à sa réception.
- Ensuite en développant la notion de commun spirituel : la spiritualité comme dimension commune de l’humanité, au même titre que le corps ou la pensée, qui, elles, ne sont pas spécifiques à l’homme ;
- En mettant la spiritualité au cœur de la poursuite du bien commun.
Sur ce sujet comme sur l’ensemble des problématiques de D&S, nous avons aussi souhaité nous mettre à l’écoute des autres, notamment « à l’écoute des jeunes ».
Sur cette base il nous appartient, tout en restant ouverts à toutes les convictions spirituelles, « même religieuses » comme le rappelle la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, non seulement de continuer le travail pour bien distinguer spiritualité et religion, mais aussi de développer une spiritualité qui n’hésite pas à être critique des religions, toutes les religions, comme des convictions non religieuses, dans la mesure où celles-ci contribuent à alimenter la crise de la démocratie.
Si nous ne le faisons pas, qui d’autre que nous pourra porter une critique spirituelle des religions ?
- La démocratie n’est plus une évidence.
“La démocratie a besoin de se recréer en permanence. Penser la barbarie, c’est contribuer à régénérer l’humanisme. C’est donc lui résister.”
Au moment de la création de l’association, le sentiment prédominait que les démocraties libérales avaient gagné contre les démocraties populaires et contre les totalitarismes. Depuis, elles sont de plus en plus contestées.
De nombreux travaux ont analysé ce qu’il est convenu d’appeler la(es) crise(s) de la démocratie, une crise résultant notamment des facteurs suivants :
- Les crises économiques et sociales. Les inégalités croissantes et l’incapacité des démocraties à répondre efficacement aux crises économiques renforcent la frustration des populations. La précarité et le déclassement social alimentent un rejet des institutions et une tentation autoritaire, une part croissante des citoyens estimant que des régimes plus fermes seraient plus efficaces.
- La défiance envers les institutions et élites politiques. La perception de corruption des responsables politiques, de l’usage du mensonge et de l’absence d’éthique, l’inefficacité des politiques publiques et le sentiment que les décisions sont prises au profit d’intérêts particuliers nourrissent également une méfiance croissante.
- La fragilisation des contre-pouvoirs. L’indépendance de la justice, des médias, des corps intermédiaires, garants de la démocratie, est remise en cause ou au moins contestée, comme on l’a vu ces dernières années en France.
- L’hystérisation du débat démocratique. Les démocraties reposent sur le dialogue et la confrontation des idées, une discussion qui n’exclut pas la dispute (disputatio). Mais on observe une radicalisation des opinions et de leurs expressions, et une montée aux extrêmes, la polémique tenant lieu de débat démocratique.
- L’influence des réseaux sociaux et la désinformation. Les réseaux sociaux ont profondément transformé la manière dont l’information est diffusée et utilisée. Ils favorisent les bulles informationnelles et la propagation de fausses nouvelles, et amplifient le complotisme. La viralité des contenus prime sur leur véracité.
- La montée des populismes est souvent incriminée aussi, mais ceux-ci sont ambigus : ils alimentent le mouvement de défiance à l’égard des institutions, mais ils portent aussi une demande de démocratie à laquelle les démocraties libérales actuelles répondent de moins en moins bien.
La traduction la plus visible, à l’échelle mondiale, de cette crise de la démocratie est la montée des démocratures, ou des démocraties illibérales.
Il est intéressant de relire à la lumière de ces constats, qui mériteront d’être développés dans la préparation de notre Université d’été, les termes de notre charte fondatrice sur la démocratie : « La démocratie dans son principe repose sur la dignité fondamentale de chaque personne et sur son droit égal à participer à la décision collective. Si des règles formelles permettent l’expression de la citoyenneté, on sait combien, dans les faits, cette égalité et cette dignité sont difficiles à reconnaître et à faire respecter. Les démocraties ont prouvé leur capacité à fonctionner avec des hommes ordinaires, en réglant le jeu social des passions et des intérêts. L’expérience a aussi montré qu’elles ne pouvaient négliger les facteurs éthiques et spirituels : d’une part, elles risquent de se disloquer si un minimum de vertu civique n’est pas pratiqué par tous ; d’autre part, elles ne peuvent répondre à leur dessein d’un respect absolu de chaque personne sans recourir à des pratiques éthiques fortes qui en appellent à l’amour de l’autre. En démocratie, la cohérence morale est une condition de l’efficacité politique, l’éthique de conviction est la condition d’un exercice accompli des responsabilités et la discussion publique n’est fructueuse que si elle repose sur une éthique de communication assumée par tous. ».
Au regard de ces principes nous avons, au cours des dernières années, particulièrement approfondi la question éthique, d’abord avec deux appels à un sursaut démocratique et spirituel qui ont eu un faible succès, puis avec la publication de « Logique de pouvoir et éthique » qui semble avoir un impact plus important. En revanche, nous ne nous sommes peut-être pas suffisamment laissés interroger par trois dimensions idéologiques de la crise de la démocratie, et sur leur retentissement spirituel.
- La première, c’est la perversité des doctrines néo-libérales. Si le néolibéralisme a pu être perçu comme une promesse de liberté économique au sein de la démocratie et donc un allié des régimes démocratiques, il en a en fait sapé les fondements en substituant le marché à la délibération collective et en concentrant le pouvoir entre les mains d’acteurs économiques privés et technocratiques. Théorisé dans le cadre de la société du Mont-Pèlerin, il repose sur l’idée que la liberté économique et la libre concurrence sont les conditions du progrès et de la prospérité en garantissant aux individus plus d’autonomie dans leurs choix, et donc renforcent la démocratie en réduisant l’interventionnisme étatique et en évitant les dérives autoritaires. En réalité, profondément individualiste, le néolibéralisme qui culmine aujourd’hui dans les courants libertariens, conduit à une extension sans limite du domaine du marché, seule instance légitime de coordination des décisions individuelles. Il conduit à une dérégulation des marchés pour favoriser la libre concurrence, à la réduction du rôle de l’État à ses fonctions régaliennes (justice, police, défense) et à la mise en cause ou à la privatisation des services publics. Imposer le marché exige un pouvoir fort qui fragilise la démocratie en réduisant le pouvoir des citoyens sur les choix économiques et politiques et conduit à une montée de l’autoritarisme en réponse aux crises sociales qu’il génère, à la criminalisation des mouvements sociaux et à une érosion des libertés. En plaçant les décisions économiques hors du champ démocratique, le néolibéralisme réduit l’espace de la démocratie en imposant des choix économiques qui échappent au contrôle populaire : la démocratie néolibérale tend à se transformer en une « post-démocratie », qui maintient formellement le vote mais où les décisions sont prises dans des sphères économiques et technocratiques, considérées comme « le cercle de la raison » et inaccessibles au débat public. La concentration croissante des richesses entre les mains d’une oligarchie économique nourrit un sentiment de dépossession chez les classes populaires et moyennes. La concentration des médias aux mains de grands groupes économiques affaiblit le pluralisme de l’information et favorise des discours en faveur du modèle néolibéral. Tout cela alimente la défiance envers les institutions démocratiques.
- La seconde est la montée ressentie comme inexorable des courants « nationalistes identitaires », en France, en Europe comme dans le monde, et qui mettent l’accent sur la défense des identités culturelles et ethniques face à l’immigration et à la mondialisation. Ces courants ont bénéficié du travail idéologique engagé dès les années soixante-dix, en France par ce qu’on a appelé à l’époque la Nouvelle Droite, notamment le GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) et le Club de l’Horloge. Se distinguant des droites traditionnelles en mettant en avant des thématiques civilisationnelles et en développant une critique du libéralisme économique comme de l’égalitarisme ils ont popularisé des modèles combinant libéralisme économique et conservatisme identitaire, inspirant le Front national et préparant le terrain idéologique pour le rapprochement entre droite républicaine et extrême droite auquel on assiste actuellement autour d’une forme de « droite nationale » opposée au progressisme et à l’immigration. Face aux frustrations engendrées par le néolibéralisme, ces courants développent une forme de populisme à connotation sociale et adoptent une rhétorique autoritaire et nationaliste pour canaliser la colère populaire, tout en maintenant une politique économique libérale. Cela peut conduire, comme cela s’est déjà passé dans l’histoire, à une convergence avec les courants néo-libéraux et libertariens qui voient dans un pouvoir fort la seule façon d’imposer leur politique.
- La troisième porte sur ce qui a été désigné sous le terme péjoratif de populisme. Le populisme n’est pas une idéologie en soi, mais un style politique qui oppose le peuple aux élites, se traduit par une volonté de rupture avec le système en place, une défiance envers les institutions, assimilés à des relais du pouvoir, un rapport ambigu à la représentation jugée inefficace. Mais le populisme partisan, le populisme « du haut » incarné par des figures politiques qui se posent en porte-voix du peuple contre les élites (comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon) doit être distingué du populisme spontané, le populisme « du bas », qui est une des manifestations de la méfiance vis-à-vis des institutions mais révèle aussi une demande de démocratie, comme l’a illustré le mouvement des Gilets Jaunes, né en 2018 sur les réseaux sociaux comme une révolte populaire sans leaders officiels ni structure partisane, une mobilisation spontanée de citoyens issus principalement des classes moyennes en voie de déclassement, avec des participants souvent éloignés des structures politiques classiques, confrontés à une précarisation croissante et à un sentiment d’abandon par les élites politiques, il s’est traduit par une mobilisation horizontale et décentralisée, une contestation des inégalités sociales et fiscales et de la disparition des services publics notamment en zones rurale ou périurbaines, le rejet du système politique traditionnel et la critique d’élites déconnectés des préoccupations des citoyens ordinaires. et par la revendication d’une démocratie plus directe (comme par exemple celle du RIC, Référendum d’Initiative Citoyenne).
Malheureusement, si cette demande de démocratie a semble-t-il été entendue, les réponses qui ont été apportées pour permettre à la parole citoyenne de s’exprimer, comme le grand débat, les cahiers de doléances ou encore les conférences citoyennes, n’ont pas permis de de traduire celle-ci un dans des politiques publiques, quand elle n’a pas été tout bonnement niée ou détournée comme pour le Grand débat ou enterrée, comme pour les cahiers de doléances. Ce qui a accru le sentiment de ne pas être entendu, ni même écouté par les élites au pouvoir, renforçant l’attractivité des populismes partisans, en particulier les courants “nationalistes identitaires” qui surfent sur ce sentiment.
De même, les promesses d’un monde d’après, plus égalitaire, plus empathique, plus démocratique, plus écologique, et qui faisait suite aux traumatismes de la pandémie de covid et aux confinements, mais aussi à de réelles formes de solidarité populaire pendant la crise Covid ont été rapidement oubliées, au profit d’un retour au “business as usual”. A contrario, cette crise a alimenté la méfiance vis -à -vis de la parole scientifique alors qu’un des enjeux de la démocratie est de combiner de façon positive les savoirs et les opinions.
Pour répondre à cette demande de démocratie, il nous appartient, bien sûr, de développer une conception de la démocratie critique non seulement des dérives autoritaires et identitaires qui pourraient la récupérer, mais aussi des formes historiques d’une démocratie libérale et représentative trop souvent détournée, dans la mesure où ces dérives contribuent à alimenter la crise de la démocratie et ne peuvent être ramenées uniquement à la question de l’éthique des responsables et à la reconnaissance de la dignité des citoyens.
Il nous faut aussi, en allant au-delà des termes de la charte mais dans le prolongement du troisième engagement auquel elle nous invite, de repenser la démocratie à la fois comme utopie et comme fondement de règles de procédures de décisions collectives qui permettent aux citoyens de faire entendre leurs voix (voice) et pas seulement de voter avec leur pied (exit), pour reprendre la distinction d’Alfred O. Hirschmann. Tel sera l’enjeu de notre Université d’été, “Un nouvel humanisme pour régénérer la démocratie”.
- Pour un humanisme radical
La démocratie, si elle est véritable, est avant tout un effort pour placer la vérité au-dessus de tout.
Quoi de plus radical que la pensée de Simone Weil, mise en exergue de cette partie. Mais pourquoi parler de radicalisme. Non pas, évidemment, au sens du parti radical-socialiste, ni surtout au sens de la radicalisation religieuse ou politique. Nous voulons opposer un radicalisme démocratico-spirituel aux radicalismes politico-religieux. Ce radicalisme constitue d’abord une forme de rupture avec les pensées devenues hégémoniques comme celles évoquées ci-dessus. Il suppose aussi de s’appuyer sur les revendications politiques, économiques, sociales, culturelles ou spirituelles et donc de nous mettre à l’écoute non seulement des mouvements sociaux mais aussi des mouvements de la société elle-même, comme nous avons commencé à le faire pour les jeunes. Cela exige, comme l’indiquait le rapport moral de l’année dernière, d’avoir une attitude d’empathie et de respect de l’expression des gens. Cela suppose aussi un effort de lucidité, de recherche de vérité, de “dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste”.
Mais c’est surtout, conformément à l’étymologie du mot, revenir à la racine des choses, en cherchant des explications en profondeur aux phénomènes auxquels nous sommes confrontés pour essayer de dégager des solutions innovantes et structurelles.
- Revenir à la racine de la démocratie c’est d’abord interroger les fondements anthropologiques de notre vivre ensemble.
Sa face sombre d’abord. Celle du désir mimétique et du mécanisme de la victime émissaire, dans lesquels René Girard a vu non seulement l’origine de la violence, mais aussi celle du sacré et de la religion, comme celle de la politique. Ce mécanisme du bouc émissaire est aujourd’hui à l’œuvre quand les communautés nationales se réconcilient dans le racisme, dans l’antisémitisle, dans l’islamophobie, dans l’exclusion de l’étranger ou de certains de leurs membres. On peut constater que cette tentation ne touche pas que les courants nationalistes identitaires, même si elle en favorise le développement, comme on le voit aujourd’hui un peu partout dans le monde.
Mais aussi sa face claire. Celle de cette autre loi de l’évolution, l’entraide, qui conduit cette espèce sociale que sont les humains, ces “animaux politiques” pour reprendre l’expression d’Aristote, à s’unir pour régler ensemble les problèmes auxquels ils sont confrontés. Associé au mouvement d’émancipation des humains, à la revendication pour la liberté consubstantiel du mouvement d’humanisation, elle a permis à nos sociétés, loin du mythe du contrat social, à les faire sortir du stade holiste, où le communauté s’impose aux individus, pour permettre aux individus, aux personnes, de définir ensemble leur destin collectif.
- Peu ou prou cela définit un espace du commun, qui a vocation à échapper à la fois aux mécanismes de marché comme à l’autoritarisme totalitaire.
Un espace du commun qui permet de redonner son sens à ce beau mot de République, la « chose commune », indivisible c’est-à-dire propriété de tous, ou plus exactement propriété de personne, à l’échelle nationale bien sûr, mais aussi à l’échelle européenne et mondiale. Une République « indivisible », mais aussi « laïque, démocratique et sociale », comme le rappelle opportunément notre Constitution, et qu’il faudrait aussi concevoir comme « écologique ».
La notion de commun porte en elle une critique radicale du néolibéralisme en mettant en évidence que certains biens doivent échapper à l’appropriation par certains et, par là même, aux seuls mécanismes de marchés, comme d’ailleurs à une étatisation sans limite. Pas de commun sans démocratie : alternative au modèle étatique et marchand, basée sur l’autogestion et la coopération, les communs nécessitent une démocratie directe et:ou participative, où les citoyens prennent part activement aux décisions qui les concernent où ils retrouvent leur pouvoir d’agir.
Face à la crise écologico-économiques, les communs apparaissent comme une solution reposant sur la solidarité et la préservation des ressources à long terme et offrant un cadre pour une démocratie plus écologique, où l’intérêt des générations futures et la soutenabilité priment sur les logiques minières ou de profit.
Un certain nombre de biens immatériels constituent des communs démocratiques, comme la Sécurité sociale, l’Education nationale, mais aussi la laïcité, comme nous l’avons illustré dans « Laïcité et spiritualité », dans la mesure où ils contribuent à la cohésion sociale en renforçant le lien social.
La notion de commun s’oppose également à l’appropriation privée des communs que constituent les données massives (big data) par les Gafam, notamment pour développer l’intelligence artificielle, comme d’ailleurs à leur utilisation par les Etats totalitaires pour développer le contrôle social.
De même la notion de « commun spirituel » doit, comme nous avons commencé à le faire, nous permettre de dépasser des conflits interreligieux qui se sont accrus et de développer une appropriation fraternelle et démocratique de cette dimension essentielle de l’humanité qu’est la spiritualité, en profonde cohérence avec ce que proposent la plupart des spiritualités : une cohérence intégrant conformément aux quatre engagements de D&S l’intériorité, le dialogue interconvictionnel, l’intelligence collective, et l’engagement dans l’action.
- Il nous faut enfin développer un humanisme radical.
Au regard des événements qui agitent la planète certains se posent la question : ne devons-nous pas entrer en résistance, comme d’autres l’ont fait face au nazisme, au fascisme ou à la collaboration ? Une résistance politique mais aussi spirituelle comme ceux qui criaient « France, prends garde de perdre ton âme ! » et qui rassemblait dans ses combats « ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas ».
Certes notre pays, ni l’Europe ne sont, pour l’instant, occupés par une puissance étrangère ? Et de façon générale la situation n’est pas la même et, pour l’heure, nous ne risquons pas nos vies en « entrant en résistance ». Mais le parallèle peut être fait : les formes d’inhumanité sont certes différentes, mais la taille de leurs enjeux est peut-être supérieure, avec les risques existentiels que sont pour l’humanité la crise environnementale, la guerre cyber ou la perspective d’un cataclysme nucléaire et la Résistance peut se révéler une source potentielle d’inspiration face à ces enjeux anthropologiques.
« Entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas, entre la rose et le réséda, pour reprendre le poème d’Aragon, la clef de voûte se situe, en rupture avec la barbarie nazie, sur un humanisme radical et sur le patriotisme qui constituent le fil rouge du programme du CNR ». Cet humanisme radical c’est d’abord refaire la Renaissance refaire les Lumières, pour promouvoir une culture qui allie sciences, arts, littérature, poésie, philosophie, et spiritualité. Plus qu’un simple retour au passé, il s’agit de réinventer l’avenir, de redonner une place centrale à la curiosité, au questionnement critique et à l’esprit d’invention, d’encourager le dialogue entre cultures et civilisations, de libérer la créativité et les arts, de promouvoir une nouvelle révolution scientifique et technologique au service de l’humain, d’instituer un rapport renouvelé à la nature et à l’environnement, de repenser notre place dans l’écosystème en s’inspirant d’une approche holistique où l’homme n’est pas séparé de la nature, de développer une nouvelle vision de l’économie, une économie humaine et écologique, d’instaurer une véritable démocratie économique, sociale et environnementale, de réinventer la politique et la démocratie en puisant dans nos ressources spirituelles pour dépasser l’égoïsme l’individualisme et le repli sur soi pour favoriser la fraternité et l’hospitalité en accrochant nos charrues à l’étoile d’une inspiration qui nous dépasse.
Cet humanisme radical nécessite une nouvelle alliance entre curiosité intellectuelle, progression des savoirs, innovations technologiques et artistiques, renouveau démocratique et écologique et inspiration éthique et spirituelle. C’est la condition pour que “l’optimisme de la volonté” puisse l’emporter sur le “pessimisme de l’intelligence”, auquel pourrait nous conduire l’exigence de lucidité à laquelle nous sommes appelés par le contexte actuel.
Un humanisme radical qui soit non seulement le moteur d’une espérance mais aussi une invitation à l’action, pour chacune et chacun d’entre nous sur les terrains qui sont les siens, conformément au quatrième engagement de notre charte, pour régénérer la démocratie en puisant dans ce que nos ressources spirituelles ont de meilleur : « En ce sens, les défauts de la démocratie exigent plus de démocratie et non pas moins. »
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